Mon grand amour

Écrit par Soeur Dao Nghiem

‘Chaque matin en hiver quand je me réveille, je revêts des vêtements chauds et je sors me promener à travers le Hameau du Haut. Il fait généralement encore noir dehors, et je marche doucement, en contact avec la nature tout autour de moi, le ciel, la lune, et les étoiles. Un jour, après avoir marché, je suis revenu dans ma hutte et j’ai écrit cette phrase:  »Je suis amoureux de la Terre Mère ». J’étais aussi excité qu’un jeune homme qui vient de tomber amoureux. Mon coeur battait d’excitation. C’est vrai: dès que je fais ne serait-ce que penser à sortir dehors pour marcher sur la Terre et me réjouir de la nature, de ses beautés et de ses merveilles, mon coeur est déjà empli de joie. La Terre me donne tant. Je suis si amoureux d’elle. C’est un amour merveilleux et il n’y a pas de trahison. Nous confions notre coeur à la Terre et elle se confie à nous, de tout son être ». – Thich Nhât Hanh

Enfant, je regardais l’immensité de l’océan avec terreur et émerveillement. L’océan a été mon premier amour. Chaque année, mon père nous emmenait camper près de l’océan. Il m’a appris à nager, à ne pas avoir peur, et à jouer avec les vagues. Souvent, quand il y avait une grande tempête, mon père nous emmenait à la plage pour voir les vagues colossales se briser sur le rivage.

Je me rappelle aussi avoir été frappée d’admiration par l’immensité du ciel, les étoiles, la lune. En hiver, mes parents avaient l’habitude de nous emmener dans les montagnes et là, je faisais souvent l’expérience d’une connexion profonde avec la nature qui m’entourait, avec le silence, avec la majestés des montagnes.

Dans l’arrière-cour de ma maison d’enfance, nous avions un grand pêcher, un très bel arbre qui nous offrait de délicieuses pêches juteuses chaque été. Quand Thẩy m’a donné le nom “Chân Đào Nghiêm”,  »Ornée d’une fleur de pêche », beaucoup de souvenirs de cet arbre me sont revenus. Enfant, je sentais que ce pêcher était mon ami véritable. Mes grands-parents m’avaient expliqué que durant la Seconde Guerre Mondiale, une bombe avait atterri dans notre jardin mais qu’elle n’avait pas explosé. Je croyais que le pêcher avait protégé notre maison. J’ai de nombreux souvenirs joyeux du temps passé dans notre petit jardin à jouer avec mon frère et ma soeur sous l’ombre luxuriante de cet arbre.

Un autre ami arbre de mon enfance était un très vieux saule pleureur qui vivait dans le jardin de la maison de campagne de mes grands-parents.  Mon grand-père aimait s’asseoir sous cet arbre et je me revois encore, jouant avec lui sous la danse délicate des feuilles dans le vent. Je savais que je pouvais toujours trouver mon grand-papa assis sous cet arbre. À cet endroit, il était complètement disponible pour jouer avec nous, les enfants, même s’il ne pouvait pas marcher très bien; il était là, présent pour nous, et de même l’était l’arbre. Aujourd’hui, chaque fois que je vois un saule pleureur, je sens la solidité et l’amour de mon grand-papa.

Au Hameau du Bas, le monastère dans lequel je vis à présent, je m’assois souvent sous un saule pleureur au petit matin, et je savoure le silence du point du jour en buvant une tasse de thé.

Avant de venir au Village des Pruniers, je vivais dans une communauté de pratique où on pratiquait la marche méditative et je prenais plaisir à marcher en silence, dans la beauté de la nature. Cependant, par le passé, je ne savais pas comment empêcher mon esprit de vagabonder dans l’avenir, et à chaque fois que je marchais, j’étais toujours en train de faire des projets pour la journée à venir et je n’étais pas assez présente pour vraiment entrer en contact avec la Terre Mère. Cela était vrai même quand je marchais en silence entourée par une incroyable beauté.

C’est seulement quand je suis venue au Village des Pruniers et que j’ai commencé à pratiquer la marche méditative avec Thẩy, suivant les pas qu’il faisait en pleine conscience, que j’ai découvert le pouvoir guérisseur et transformateur de cette pratique.

Quand j’ai rencontré Thẩy pour la première fois, j’avais déjà lu beaucoup de ses livres et j’avais très envie de voir Thẩy marcher en pleine conscience pour pouvoir comprendre pourquoi il aimait et chérissait tant cette pratique. Voir Thẩy et la Sangha marcher ensemble comme une rivière a fait une très forte impression sur moi. Thẩy marchait avec tant de douceur, de paix, de tranquillité intérieure, mais en même temps, une grande force émanait de lui. Je sens que Thẩy continue à marcher à travers nos pas bien qu’à présent il ne puisse plus marcher en autonomie et qu’il pratique la marche méditative dans une chaise roulante.

L’une des premières fois où j’ai fait l’expérience d’une guérison profonde à travers la marche méditative, cela a été un jour où Thẩy nous avait dit de marcher  »avec notre père »: de commencer par ressentir la main de notre père dans notre main, et puis de ressentir que nous marchions avec les pieds de notre père. Mon père est décédé tout juste avant mon vingtième anniversaire, mais j’ai laissé Thẩy me guider et je me suis permise de ressentir la présence de mon papa à mon côté, me donnant la main, regardant la nature à travers mes yeux. Puis j’ai ressenti que mes pieds étaient ses pieds marchant sur le sentier.

Mon coeur était empli de joie d’avoir été en contact avec mon papa après tant d’années. Cela a été une expérience très puissante. Plus tard, je me suis souvenue de quand, enfant, je me tenais debout sur les pieds de mon père alors qu’il m’apprenait à danser, et de tant d’autres souvenirs heureux oubliés de ma première enfance. Je me sens si reconnaissante envers Thẩy pour m’avoir enseigné cette pratique qui a changé ma vie. J’ai continué à marcher avec mon papa, me connectant à nouveau à lui à travers la marche méditative.

Cette pratique m’a aussi aidée à mieux comprendre mon père quand il était vivant. Cette pratique de la marche méditative m’a permis de me reconnecter en profondeur avec mon père et de nous guérir tous les deux; je lui ai aussi parlé et lui ai écrit, je lui ai dit que je l’aime et que j’avais réalisé qu’il avait été à mes côtés toutes ces années, qu’il ne m’a jamais quittée.

Au fil des ans, cette pratique puissante de la marche méditative m’a aussi permis d’être présente pour d’autres êtres chers. Quand ma soeur avait la leucémie ou quand Thẩy était dans le coma, je leur offrais chacun de mes pas et je ressentais que j’étais réellement présente pour eux. Je voyais clairement que si je me laissais emporter par le désespoir, la tristesse, les inquiétudes, je ne pourrais pas aider mes êtres chers. Je savais que ma respiration consciente et que mes pas faits en pleine conscience était la meilleure chose que je pouvais faire pour eux et pour moi-même. En même temps, j’éprouvais de la gratitude du fait qu’il me montraient que chaque moment dans la vie est véritablement précieux.

En 2013, ma fille et moi avons marché pendant plus de quarante jours à travers les Pyrénées, de l’océan Atlantique jusqu’à la mer Méditerranée. J’ai dédié cette marche à mon père et à tous mes ancêtres, en particulier ma mère, mon frère, et ma soeur, qui sont tous décédés. C’était l’année du quarantième anniversaire de la mort de mon père et de mon soixantième anniversaire. Pendant toute la durée de l’excursion, je voyais mes ancêtres présents avec moi dans les nuages, dans la brume, les oiseaux, les arbres, dans le silence, dans les rochers, les fleurs.

Ma fille vient au Village des Pruniers depuis le temps où j’étais aspirante, cela fait quatorze ans. Elle aussi se réjouit profondément de marcher avec Thẩy et la Sangha et elle a toujours ressenti un profond amour spirituel pour la nature. Elle m’a invité à marcher pendant une semaine sur le chemin de Saint Jacques, puis pendant dix jours et ensuite quarante jours dans les Pyrénées. Désormais, nous essayons de marcher ensemble dans les hautes montagnes tous les deux ou trois ans.

Nous marchons habituellement en silence, marchant lentement et nous arrêtant fréquemment pour prendre trois respirations dans la tranquillité, nous réjouissant de la beauté de la nature. Les soirs, nous avons de profonds partages et tout comme nous marchons, notre esprit devient de plus en plus silencieux et nous entrons en contact avec une joie profonde. Nous prenons plaisir à marcher en portant tout ce dont nous avons besoin, notre nourriture, notre tente, du gaz, de l’eau. La pratique de marcher en emportant tout m’a appris que j’ai besoin de très peu, de beaucoup moins que je ne le pense.

Par exemple, quand nous avons tout d’abord commencé à marcher ensemble, nous avions l’habitude d’emporter une énorme quantité de nourriture, de peur d’avoir faim; mais avec le temps, nous avons appris qu’avec des fruits secs, des noix, et une tranche de pain et de l’eau, nous avons plus que ce qu’il nous faut. Marcher dans les hautes montagnes m’a aidé à surmonter de nombreuses peurs et à apprendre à faire confiance à mon corps, mon instinct, et à sentir l’amour profond de la Terre Mère.

Je me souviens que quand nous avons marché ensemble pour la première fois avec nos pesants sacs à dos, je me suis mise en route avec beaucoup d’enthousiasme, marchant avec une énergie vigoureuse; mais rapidement, il est devenu de plus en plus difficile pour moi de marcher et il a fallu que je m’arrête pour reprendre mon souffle et je luttais pour continuer à avancer. Ma fille s’est arrêtée et m’a dit:  »Respire maman, respire! » et puis elle s’est mise à marcher très lentement devant moi. Elle m’a dit:  »Quand ton coeur se met à battre fort et vite, ça veut dire que tu es en train d’aller trop vite pour ton corps, ralentis, concentre-toi sur chaque respiration, chaque pas ».

Je me suis mise à suivre ses pas et j’ai commencé à me concentrer entièrement sur ma respiration, en lien avec mes pas. Tout à coup, gravir la montagne avec mon gros sac à dos est devenu facile. À plusieurs reprises dans les montagnes, j’ai dû marcher sur des sentiers dangereux et c’est en me concentrant à cent pour cent sur mes pas, me contentant de seulement respirer, faisant entièrement confiance à la Terre Mère mais en même temps présente à cent pour cent, que je me suis laissée  »marcher ». Je me sentais complètement en sécurité et prise en charge par la Terre Mère. Je fais maintenant souvent l’expérience de la joie de  »marcher », simplement  »marcher », laisser la Terre Mère me porter. C’est tout à fait comme Thẩy nous le dit,  »Respire, pour laisser le Bouddha respirer. Qu’il n’y a personne qui respire, seulement la respiration ».

Enfant, j’aimais être dans la nature, mais en même temps, j’en avais un peu peur, particulièrement des orages. J’allais me réfugier sous la table en entendant l’orage et je pleurais beaucoup, effrayée de ce que je pensais être la colère de la nature contre nous. En faisant de la randonnée dans les montagnes, cette peur des orages est revenue, particulièrement une nuit. Nous avions planté notre tente près d’un lac de haute montagne. Un orage formidable a commencé à faire rage. Ma fille dormait paisiblement à côté de moi. La seule protection que nous avions était notre toute petite tente. Je ressentais la peur qui se levait en moi.

J’ai reconnu la peur de l’enfant et je me suis mise à avoir d’innombrables pensées sur ce qui pourrait nous arriver. Je n’avais pas d’autre choix que de demeurer calme et stable. Je suis revenue à ma respiration.  »S’il nous faut mourir, que ce soit dans une énergie de paix », me suis-je dit. Pour garder mon esprit paisible, je me suis mise à chanter silencieusement le nom d’Avalokiteshvara. L’orage a duré toute la nuit, mais l’enfant en moi se sentait en paix et en sécurité, embrassée par l’adulte que je suis aujourd’hui.

Avec Thẩy, j’ai appris à amener toute mon attention au contact de mes pieds sur la Terre Mère, à embrasser la Terre Mère avec mes pieds, à être pleinement présente de manière à ne pas laisser mon esprit partir en divaguant. Ma pratique de la marche méditative s’étant approfondie, je vois que ma relation avec la Terre Mère, avec mes ancêtres, avec les personnes qui m’entourent, s’est elle aussi approfondie. Les murs et les barrières érigés par les idées, les notions, les peurs, sont doucement en train de disparaître, permettant ainsi à la joie profonde et au bonheur de se manifester.

Quand Thẩy nous a dit pour la première fois,  »Je suis amoureux de la Terre Mère », et qu’il s’est mis à nous parler de plus en plus de son amour et de la façon dont la Terre Mère s’offre complètement à nous, j’ai commencé à ressentir son amour et cela a été une expérience très profonde à travers laquelle j’ai aussi reçu l’amour de ma mère qui m’a tant manquée. Ma mère biologique est présente dans la Terre Mère en tout temps et en étant en contact avec la Terre Mère, je peux ressentir l’étreinte et la tendresse de ma maman.

Ma relation avec la Terre Mère s’étant approfondie, être avec elle est devenu une priorité pour moi. Je passais autant de tant que je le pouvais avec elle quand j’habitais à Paris, à la Maison de l’Inspir. Chaque jour, tôt le matin, j’allais au bord de la Marne et je me laissais être embrassée, être aimée par elle. C’était une expérience de guérison très féconde. Je prends refuge dans la Terre Mère quand je marche avec elle. Je ne peux être en véritable communion avec elle que quand je suis pleinement consciente de mes pas et de ma respiration.

Ma pratique de la marche méditative s’est approfondie au fil des années. J’ai eu le privilège de marcher avec Thẩy et la Sangha dans de nombreuses villes ainsi que dans de nombreux endroits ruraux et j’ai pu constater de mes propres yeux à quel point cette pratique nous amène à nous-même une paix et une guérison immédiates, et amène ces dernières au monde.

Dans l’avenir, peut-être ne pourra-t-on plus voir la beauté de la Terre Mère telle que nous la voyons à présent. Il est important de réaliser à quel point elle est précieuse. Qu’être avec la nature devienne une priorité pour vous. Par le passé, j’avais l’habitude de penser que j’avais trop de choses importantes à faire et pas assez de temps pour être avec la nature, mais en fait, c’est le contraire; être dans la nature, en contact avec les arbres, les oiseaux, l’herbe, renforce notre contact avec le monde qui nous entoure, nous aide à avoir plus de clarté, plus de stabilité, plus d’inclusivité, plus de paix. La Terre Mère est notre plus grande enseignante. Nous devons l’écouter, mais pour en être capable, nous avons besoin de nous arrêter et de nous rendre présent pour elle.  »Chaque pas est un miracle » dit Thẩy.

Cela m’aide de pratiquer la marche à des vitesses différentes. J’aime commencer ma journée en marchant lentement, complètement consciente de chacun de mes pas, prenant mon temps. Au cours de la journée, j’observe ma tendance à courir quand nous avons beaucoup d’activités, mais je sais comment revenir à la Terre Mère.

Marchez pour vos êtres chers, marchez pour les personnes qui sont malades et qui ne peuvent plus marcher, marchez pour vos bien-aimés qui ne sont plus en vie. Offrez-leur vos pas. Sentez leur amour pour vous. Sentez que la Terre Mère vous aime. Chaque pas est si précieux. Mes parents, mon frère, et ma soeur n’ont jamais vécu jusqu’à l’âge que j’ai aujourd’hui, ils sont tous morts jeunes. Je le sais donc profondément: chaque pas que je fais est si précieux.

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